Je suis seul au milieu des ruines, entouré de fantômes, dernier croisé sur un champ de bataille dévasté où plus personne ne prie, embourbé dans une flaque de sang... entouré par les cadavres de mes compagnons : un tas de corps démembrés, le crâne fendu, la cervelle coulant lentement par terre, comme une limace, laissant derrière elle une trace de bave rosée... vingt-et-un grammes fois six milliards s'envolent au ciel pour être jugés, et moi je reste sur terre. Définitivement attiré par la pesanteur, entouré de néant, noyé sous les larmes de verre des anges du ciel, les pieds nus chatouillés par quelque diable ricaneur, submergé de force et de beauté souillées, de virtualité infernale, traversé par des pensées étrangères et des mélodies mélancoliques, angéliques et fantomatiques. Ultime combattant d'une foi pure et sincère, bienveillante, douce et miséricordieuse. Comme au Moyen-Âge, quand, contrairement au mensonge de la propagande moderne, on évangélisait à coup d'amour... l'épée au poing, certes, mais le chapelet à la ceinture, et la Parole de Dieu crucifiée sur le cœur. Si la folie des croisades est ce qui a le plus honoré la raison humaine, c'est que ce qui est folie pour les hommes est sagesse dans le Royaume de Dieu. Je suis un homme. Je suis un homme, quoi de plus naturel en somme que la folie m'égare et que tout ce qui n'est pas moi soit asile d'aliéné : je suis une prison où habite un prisonnier, avec tout l'univers autour. Je suis ma propre Bastille, que les démons de tous les pays veulent prendre et détruire. C'est fait, je suis bras écartés, flagellé, moqué, honteusement et très-douloureusement couronné... le plus naïf des êtres. Le miroir noir qui rend aveugle a remplacé le Golgotha, Olympe de pacotilles où brillent tant de mirages. Un escalier de quatorze marches vers l'enfer, étape nécessaire à la Rédemption. J'ai les genoux ensanglantés du sang des cochons, à force de me mettre à genoux dans la fange pour invoquer mon Seigneur et Maître. Derrière leurs casques, les espions complotent contre moi. Je suis un Jérémie paranoïaque, un Job qui offre son cou aux lames émoussées qui ne tranchent rien. Mon esprit renferme un trou de hobbit, où la vie est douce, où l'on lit sous les arbres des contes légendaires peuplés de merveilleuses créatures après avoir cultivé son lopin de terre et avant de retrouver ses amis pour trinquer à la taverne et fumer sa pipe en soufflant des ronds de fumée au clair de lune. En attendant, tâchons de supporter cet enfer, peuplé d'amitiés châteaux de cartes, qui s'écroulent au moindre courant d'air verbal ou idéologiques... un jour, nous finirons bien par en être libéré, un jour nous finirons bien par vivre. Enfin.

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