dimanche 6 mars 2016

Lettre d'adieu


« J'ai peu le respect du public, on le sait, et j'estime que c'est une prostitution de le ménager. »
(Léon Bloy - Le Pal N°4, 2 Avril 1885)

Il fallait bien que ça finisse par venir. C'est là.

Pour répondre à des montagnes de demandes et de réclamations de la part d'infortunés futurs non-lecteurs, puisque lassés par l'époque et trop occupés pour me suivre bien longtemps, paraît dans l'indifférence générale la fracture de mon esprit malade, répandant sur ce pauvre média un peu de confiture grisée qu'aspireront dans ce gobelet virtuel quelques de cochons internautes. Ã peine ont-ils commencé que je les vois déjà fatigués de me lire.

Adieu, les amis. Je continuerai seul.

« Tu devrais mettre tout ça sur un blog », qu'on me dit souvent quand on me parle des écrits que j'ai la charité de bien vouloir éditer sur Facebook... comme si le monde en avait quoique ce soit à foutre de mes petites pensées, mes versatiles aphorismes, mes tranches de survie esthétiques en paysages enlaidis. Paraît-il que ma plume a de quoi éveiller, faire vibrer certaines âmes encore un peu sensibles. On se gargarise de mes formules, on apprécie mes adjectifs, on se pourlèche les babines de mes trouvailles verbales. Mais « on » est un con. « On » me trouve du talent, parce qu'« on » lit visiblement trop peu. Comment ne pas m'incliner face aux génies qui m'ont précédé. Les Céline, les Bloy, les Dumas, les Thompson, les Dávila... rois de la formule assassine. En quelques mots, ils sont souvent capables de dire plus que moi en dix pages : « Bagatelles », « massacre », « Femme », « pauvre », « Milady », « pensait », « trop », « bizarre », « vivre », « rare », « mourir », « monosyllabe », « discours »... une farandole de portraits et de tableaux en mouvement, un paradis où tous les sens se mélangent : nos doigts caressent une couverture et feuillettent un livre aussi délicatement qu'ils effeuilleraient une femme, nos naseaux reniflent un parfum de papier parfois légèrement jaunis (imaginez un peu, nous reniflons du jaunis... tout un concept), nos yeux voient des paroles, et une voix dans notre tête chante la petite musique des images sur la page. Procédons donc, voulez-vous. Ma littérature vous rendra aveugle. Vous l'aurez bien cherché.

Qui m'aime me suive... personne ne m'aime.

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