lundi 7 mars 2016

Quatre mousquetaires pour un duel...


« Mais la question qui m’tracasse en te r’gardant,
Est-ce que tu s’ras plus dégueulasse mort que vivant ? »

(Louis-Ferdinand Céline - Règlement)

Hier soir, a eu lieu à Metz, l'avant-première du film lamentable sur Céline, réalisé par le non-moins lamentable Emmanuel Bourdieu. Je m'y suis rendu accompagné de mes fidèles amis Charly, Séverine et Greg. Nous y fûmes en représentants de la cause célinienne, contre ce pamphlet anti-métro émotif et d'une lourdeur incommensurable. Au départ, Bourdieu fils, le responsable de cette daube, devait être présent, en personne, afin d'assumer devant nous son crime. Mais, par snobisme, et sans doute un peu aussi par lâcheté, il n'a pas daigné honorer la province de sa présence parisiano-parisienne. Pas assez mondain, Metz. Il y a le centre Pompidou, certes, mais de là à accepter de se frotter aux salles qui puent la pisse du Caméo-Ariel, faudrait voir à pas trop déconner non plus. Bourdieu nous a donc boudé, et a envoyé à sa place un petit prof d'histoire, soi-disant spécialiste de Céline, rapidement introduit avant la séance. Il allait voir ce qu'il allait voir, notre Professeur Y, sosie physique du grolandais Jules-Édouard Moustique. Le film démarre. Une heure trente d'apnée. Une purge !
Générique de fin. Je vais pisser, histoire d'évacuer, et retourne m'asseoir à ma place, bouillonnant de rage du déplorable spectacle auquel je venais d'assister. Je trépigne sur mon siège. Stratège, Greg me retient : "Attends un peu, laisse monter la sauce." Je suis son conseil. Des questions ? Oui, une. Un vieillard s'empare du micro et se met à déblatérer des banalités. Céline antisémite ? Collabo ? Malade mental ? "La différence entre un malade mental et un génie, c'est que le génie a une œuvre", ose Jules-Édouard. Ça ronronne ainsi pendant un quart d'heure, une demi-heure peut-être... une éternité, de mon point-de-vue. Je n'en peux plus, je demande la parole, on me passe le micro. Je ne sais absolument pas combien de temps je vais l'avoir, alors j'attaque bille-en-tête. "On parle beaucoup de Céline depuis tout à l'heure... c'est très bien, mais j'aimerais en revenir au film, qui est quand même ce que j'ai pu voir de plus anti-célinien dans ma vie. C'est une adaptation du livre d'Hindus qui s'appelle Le GÉANT estropié, et Céline est interprété par le nabot Denis Lavant, il y a un problème de casting. Et je ne parle même pas de Lucette, dont l'actrice est ici complètement dépossédée de toute forme de grâce. Lucette était une danseuse, rien de commun avec cette poissonnière, que Bourdieu a en plus le culot de présenter comme sensible au charme d'Hindus, et agacée par Céline, alors que la vraie Lucette, plus que centenaire du haut de son Meudon, est encore en 2016 fidèle à la mémoire de son mari." J'y suis allé un peu fort avec le coup de la poissonnière. Mon Professeur Y se pâme. Il ne va quand même pas se pisser dessus, comme son modèle ? Il joue les relativistes. "Oui, vous avez un point-de-vue sur le film, c'est très bien. Je ne l'ai pas ressenti comme ça. J'ai trouvé le casting très incarné." Je le prends à partie. "Non mais vous qui faîtes de l'Histoire, vous savez quand même qu'on a des témoignages de proches de Céline, comme Arletty, qui racontent que Céline était un homme distingué, qui n'employait jamais d'argot dans son langage oral. Là, Denis Lavant le fait jurer comme un charretier. Bourdieu ne propose pas une vision de Céline, il le tourne en ridicule." Le distributeur de parole tente d'intervenir. Je le renvoie dans les cordes. "Moi, je ne suis pas un intégriste de Céline", finit-il par pleurnicher. Au fond de la salle, j'entends une tentative d'applaudissement par un quidam isolé et qui m'est visiblement hostile, j'aperçois son front chauve qui dépasse minablement des sièges. Personne ne l'a suivi. C'est un flop. Je n'en ai pas encore totalement conscience, mais en fait, la salle est de mon côté. Derrière nous, tout un rang de petites vieilles s'amusent de mes interventions, et se lancent entre elles des regards séduits qui veulent dire : "Il est très bien ce petit jeune." À chaque fois qu'on me coupe, elles se plaignent et demandent à ce qu'on me laisse finir. Charly me fait signe de lui passer le micro, je m'exécute volontiers. "Et puis", ajoute-t-il, "il y a quand même une scène où on voit Céline qui chante faux, puis Hindus derrière qui joue un morceau de classique magnifique, c'est de l'inversion... même au niveau de la petite musique, Céline est faux et Hindus juste, alors qu'en réalité, c'était l'inverse." Jules-Édouard est complètement largué : "Ce n'est pas le sujet : on parle d'un film sur la littérature, et vous parlez de musique. Revenez au film." Un comble, on ne fait qu'en parler depuis tout à l'heure, et c'est lui qui dévie sans cesse du sujet. "C'est dommage qu'Emmanuel Bourdieu ne soit pas là, il aurait pu vous répondre..." Argument d'autorité, ce n'est pas le moment de se dégonfler. J'interromps, insolent : "Dommage oui, on aurait bien aimé lui dire tout ça en face." Je suis déchaîné. Un lion. Passe-micro se réveille alors de son knock-out et tente à nouveau d’intervenir : "J'entends tout ce que vous dîtes. C'est votre avis de spectateur, mais acceptez aussi le nôtre. Vous êtes libre de penser ce que vous pensez..." J'interromps à nouveau. C’est lui qui a le micro, mais peu importe, j'ai la voix qui porte : "On ne croirait pas, ça vous met dans un état." Éclats de rire. La salle est conquise. C'est le moment de conclure. Au cours du débat, j'ai eu le temps de concocter une petite formule. Je demande la parole, on me la passe de mauvaise grâce. Alors que je récupère le micro, Charly me glisse, ingénieux : "Parle du sous-titre du film." C'est exactement ce que je comptais faire. Mais je suis tellement concentré sur ma formule finale, que je tiens absolument à placer, que je m'emmêle les pinceaux. Je perds l'équilibre, sur le fil du rasoir de cette discussion : "Je tiens quand même à ajouter, pour conclure, que le sous-titre du film lui-même est malhonnête, puisqu'il est issu d'une expression déformée qu'emploie Céline dans une de ses lettres à Hindus, il parle d'un clown pour...” J'ai perdu le mot. Pour... quoi ? Pour, pour... j'ai Bagatelles pour un massacre en tête. Heureusement, mes amis, voyant ma chute proche, me viennent tous en aide d'une même voix : "Catastrophe !" Je me redresse : "Pour une catastrophe, oui. Céline, lui, parle d'un clown pour catastrophe, à propos de... de..." Nouveau déséquilibre, ma conclusion me rend tellement nerveux, moi qui vient d'exécuter une prestation si parfaite, que j'en perds mes mots. Je bafouille. Je cherche le mot "ambassadeur", qui refuse de me venir à la bouche. Une nouvelle fois, mon équipe de mousquetaires ne me laisse pas tomber, et va même jusqu'à me rappeler le nom de l'ambassadeur en question : "Abetz !" Cette fois-ci, je retrouve totalement mon équilibre : "Abetz, l'ambassadeur de l'Allemagne dans la France occupée. C'est le sous-titre, pourtant Bourdieu n'a même pas l'honnêteté de le dire dans le film. Donc, à Deux clowns pour une catastrophe, je réponds que je ne vois de clowns qu'Emmanuel Bourdieu et Denis Lavant, et que c'est ce film qui est une catastrophe. Le voilà, mon avis de spectateur." Cette sentence tombe comme un couperet, qui enverrait rouler successivement la tête de Passe-micro, à qui je rends définitivement son instrument, et du Professeur Y. Mes chers amis applaudissent de concert, suivis par la salle qui m'ovationne, ravie de cette saillie finale. Mes deux interlocuteurs cherchent de l'oxygène. Il arrive parfois que le corps d'un décapité soit secoué de quelques convulsions post-mortem, une fois la tête tombée. "J'espère quand même que vous êtes capable d'apprécier une peinture, un morceau de musique ou une œuvre d’art pour sa beauté, sans être dans l'analyse constante, comme ce soir..." Une fois encore, j'interromps : "Quand c'est une œuvre artistique oui, pas quand c'est une œuvre idéologiquement orientée." Passe-micro tente alors une dernière remarque condescendante : "Il y a ceux qui vont voir Rambo ou Star Wars, et ceux qui vont voir Louis-Ferdinand Céline." J'achève ce cadavre de corps, d'esprit, que dis-je, d'âme : "J'aime beaucoup Rambo et Star Wars, pas de mépris !" Charly s'indigne : "Nous sommes spectateurs réguliers du cinéma, nous voyons beaucoup de films chez vous. On n'a pas à se voir couvrir d'injures quand on participe à un débat." Ça y est, le Professer Y fait sous lui : "Non non non, mais personne n'a dit ça." Panique générale. C'est le moment que choisit Séverine, sentant bien que le débat touche à sa fin, pour proposer un départ impromptu : "On va manger ?" Cela paraît s'imposer, en effet. Ainsi, tous quatre enfilons nos manteaux et foutons le camp, sous le regard médusé du Professeur Y, qui tente désespérément de nous rappeler : "Dommage que vous partiez maintenant, j'aurais bien voulu que vous restiez." Séverine lui adresse alors, en guise de pied-de-nez, son plus beau sourire : "Au revoir." Nous nous retrouvons bien vite dehors. Greg me souffle, admiratif : "Tu les as mis en PLS !" Parfaite conclusion à une soirée, que nous dûmes amputer du repas convivial dont nous espérions faire suivre la séance, histoire que je ne loupe pas mon train. Comme le temps passe.
Finalement, ce à quoi nous assistâmes dans cette petite salle de cinéma, était, sur le plan symbolique, une parfaite représentation de ce qu'est la France à l'heure actuelle : une autorité auto-proclamée mollassonne et inculte, de plus en plus impuissante face à la montée d'une vérité pleine de vie et de panache, qui trouve de plus en plus écho auprès de la population réelle des vrais gens, et contre laquelle les pitoyables et vaines gesticulations des quelques collabos du pouvoir (des antifas, en somme) résonnent de plus en plus dans le vide. La Ferdine, les élites ont beau tout faire pour saloper ta mémoire, rassure-toi : le peuple a encore un instinct.
Louis-Egoïne de Large, 24 février 2016


Commentaires :

Séverine
Michel Humbert nous proposait un "débat", mais nous avions oublié que seul son avis compte dans ce qui reste de son cinéma.
L'argument suprême pour nous demander de la fermer : "Mais allez-y, faites un film ! Prenez une caméra, allez filmer et on verra ce que vous faites." Un débat stérile sur fond d'argument sortis tout droit des cours de récréation, avec l'indétrônable si-t'as-pas-fait-tu-critiques-pas.

Charly
Il ne faut pas non plus oublier son sens des hiérarchies : Bourdieu est à mettre au même rang que Fellini.
Alors que Jules-Edouard et Papy jouaient à "Questions pour un champion" sur la biographie de Céline, je me suis permis de pointer deux incohérences du film, montrant que le point de vue de Bourdieu était clownesque.
1. La brouille finale, dont le seul bon mot reste "sale juif !", n'est pas réaliste. On sait que Hindus rentre à Paris et se rend sur la tombe de la mère Destouches pour honorer la mémoire de Céline accablé par la tragédie. De toute évidence, il n'était pas aussi fâché que cela. Il faudra attendra plus de deux ans, et la sortie du livre d'Hindus, pour que les deux amis s'écharpent. Comment accorder du crédit à un film qui repose sur une fin absurde ?
2. Les dialogues entre Céline et Hindus montrent un Céline incontrôlable et crétin, qui se prend à son propre piège comme une mouche dans le lait. L'écrivain sait très bien qu'Hindus peut lui permettre de revenir en grâce dans les lettres. Depuis la fin de la guerre, la ligne de défense de Céline consiste à ne parler que de son style. Comment peut-on imaginer que celui-ci se refuse à en parler avec son "pote juif" ? Au contraire, ils n'ont dû parler que de ça. Nul besoin d'une Lucette qui joue à la sentinelle.

Louis-Egoïne de Large
Pour un prof d'histoire, Jules-Edouard était quand même assez peu regardant en ce qui concerne la chronologie. Deux exemples : ça ne l'a pas plus interpellé que ça quand Charly lui a sorti les deux ans espaçant la rencontre et la brouille (c'est vrai quoi : deux ans, deux semaines, quelle différence ?) et sa réponse quand je lui ai parlé d'Arletty : "Au début, Destouches était un homme charmant, en effet... c'est quand il est devenu Céline qu'il s'est pris à son propre personnage." Alors qu'Arletty l'a connu après son retour en France, dans sa période Meudon, et que son témoignage date d'après la mort de Céline, ce que je n'ai bien sûr pas manqué de faire remarquer. Bref, quand on est sérieux sur un sujet, on se fait traiter d' "intégriste" (mot dont je rappelle que la racine est "intègre")... c'est la course à l'incompétence, les spécialistes sont des perroquets, des préposés au débitage de version officielle.

dimanche 6 mars 2016

Ode aux bourgeons qui poussent


A l'ombre du grand arbre à plumes,
Les jeunes filles, étendues, hument
Dans l'air frais d'un matin charmant,
Comme l'odeur d'un air du temps.
C'est cet arbre, pas encor' plante,
Que, pourtant, tant de songes hantent.
Sa pousse déchire l’écorce,
Et le goudron, pour sortir, force.

Cet arbre, dont les bourgeons poussent
Derrière un long drap blanc de mousse,
Discret, dans cet immense bois,
Timide fée, que nul ne voit.
Invisible, mais fascinant,
Des couleurs pétantes, pourtant,
Vêtent le petit arbrisseau
D’un grand manteau, près d’un ruisseau.

Une frange de feuilles vertes,
Surplombant deux nids, petits, certes,
Abrite tous leurs habitants,
Volant la nuit tombée, chantant
Des mélodies, qui nous inspirent,
Des lubriques pensées, les pires.
Tel une héroïne de conte,
J'ouïs ce grondement, qui monte.

L’écorce fine et délicate,
Et brune, telle une peau mâte,
Transporte notre esprit ailleurs,
Et notre corps vers notre cœur.
Nos mains la façonnent et la sculptent,
S'en inspirent, lui vouent un culte,
Et la caressent tendrement,
Sentant ses moindres tremblements.

Dans un spasme plein de puissance,
Elle se met à couler, l'essence.
La sève de l'arbre liquide
A le goût d'un philtre de druide,
Et la couleur sucrée du miel.
L'arbre à plumes déploie ses ailes,
Tandis que jaillit son beau lait
Aux saveurs douces, et puis salées.

Bientôt, le tronc sera tranché,
Et remplacé par des tranchées.
En attendant, la sève pleure,
Et l'arc-en-ciel plein de couleurs,
Du noir, et jusqu'au violet,
A vu l'arbrisseau violé.
La pupille s'est bien ouverte
Sur la couche de mousse verte.

Et, face à l'Infini, la mort inoffensive...

Louis-Egoïne de Large, octobre 2012

Croquis sonore


L'arène. L'arène. La reine dans l'arène. La sirène dans l'arène. La reine des sirènes dans l'arène. Car à la fin, il va bien falloir qu'elle soit nommée. Cyrièlle dans l'arène. L'arène, c'est l'abîme. Les abysses. Scandaleuses abysses. L'horreur. Le combat intérieur. La guerre intra-utérine. La première. La seule et l'unique. L'originelle. On ne meurt plus qu'à petit feu. Fini le napalm. Le meurtrier napalm. L'heure est à la combustion spontanée. À l'implosion. Aux lames de rasoir. À l'acide dans le ventre. Au pourpre raz-de-marée. Le sang du Christ inonde la terre. Le feu la consume. Nous sommes tous perdus dans l'arène. L'abîme. L'abysse. Le caniveau. La porcherie. C'est du pareil au même, tout ça. Et il n'y a plus guère de belluaire pour pourfendre les porcs qui piétinent les perles, déchirent les cœurs, abîment les âmes. Un seau de pisse a été jeté pour éteindre le brasier. Plus de lumière. Plus de lueur. Les ténèbres. L'horreur. L'homme ne peut plus être rien d'autre qu'une machine à déception. Plus de chair à canon. De l'âme à canon. De l'âme à caniveau. Plus d'étoiles dans le ciel. Plus de spectacle, de jouissance esthétique, qui ne soit provoqué par une destruction. Humanité dégénérée. Masse noire informe qui, de faim, crève. Messe noire infâme sans forme ni rêve. Plus de Dieu dans le cœur des enfants. Laïcité obligatoire. Les têtes sont tombées pour rien. Le sang est versé pour rien. Les larmes ont coulé pour rien. Et toute cette bouillabaisse de souffrance terrestre a été récupérée dans les cieux pour y faire infuser les herbes les plus délicieuses et la changer en un succulent philtre. Une potion magique qui revigore les âmes. Pendant ce temps, au plus profond des océans, une fureur céleste gronde. Une tempête éclate. Des éclaires illuminent la colère du Trident. Princesse sirène, sa fille, tente de garder contenance. Le roi, excédé, tape du poing sur son trône. Attrape au passage un pauvre poisson au tragique destin, et l'avale tout entier, les arrêtes comprises. Le feu de la Colombe est tombé sur la Terre. Il s'éteint dans les eaux, rallumant au passage la colère du colosse. Les cris font trembler la terre. Les fauves tremblent dans l'arène. Je suis dans l'arène. Spectateur et acteur. Artiste. Poëte. N'est-ce pas. Je vois éclater ce petit soleil tout d'encre et de peinture. Sur toile. Ce soleil qui éteint les froides flammes de l'enfer à chaudes larmes. Cyrièlle dans l'arène. Perdue en pleine Wickus. Ce lieu impalpable. Qui plane sur elle comme une ombre. Une ombre lumineuse. C'est une trinité au féminin. La mère, la fille et la sainte-lumière. Figurez-vous un abîme de ténèbres. Une épave de ténèbres. Tout y est péché. Disfonctionnement. Le seul moyen de ne pas s'y perdre. De s'y retrouver. C'est de suivre la sainte-lumière. La Colombe de feu. Wickus. Elle dépose sa lumière sur la mère et la fille. La mère. Oserais-je la nommer ? La mère. La mère prodigue. L'océan de calme. Prête à basculer à tout moment dans la tempête. Elle s'appelle Marie. Ça ne s'invente pas. La mer Marie. Marie sous verres. Avec ses paisibles vaguelettes bouclées. En manque de marins vigoureux. Mais toujours souriante. Une trinité de sourires mélancoliques. À Wickus, il y a une jungle. Une sous-marine Atlantide d'algues tropicales. Envahie par une armée de zèbres aquatiques. Zèbres hippocampes. Envahie de rayures baignant dans les larmes. Des rayures. Des rayures. Partout des rayures. Un océan en noir et blanc. Marie sous verres, Cyrièlle dans l'arène et Wickus. La rassurante mère, la fragile fille et la lumineuse lumière. La mer, le soleil et la ville. Tout est symbole. Tout se recoupe. Noyé dans les larmes. Tout fait sens. Tout est spectre. Illusion. Impalpable fantôme. Résurgence d'un passé pas si lointain réveillé dans l'œuf par une boisson énergisante. Mais ce breuvage aussi est un leurre. Un poison assoupissant. Tout s'endort, en réalité. Les verres de Marie, dont la menaçante marée monte, préfigurent son cercueil. Tout se décompose. Les cygnes de diamants, flottant à la surface de l'océan, voient leurs ailes se déplumer en poussière de petits rubis verts. Les carcasses pourrissantes des vieux golems souillés retournent à cendres, sous le regard apaisé et souriant d'un vieillard ventripotent. Tout se décompose. Tout sauf les fantômes de mes trois lumières. De mes trois feux. De mes trois colombes et de mon hirondelle aux timides ailes. De mon phœnix du bas bois. La mère juge, la fille pardonne et la lumière absout. La lumière absout toujours. La lumière, c'est la rédemption. L'espoir au fond de l'abîme. L'éternité est une infinie répétition. Une série de lettres enlacées. Un code, non pas génétique, mais verbal. Un code verbal qui brille dans une iris noisette. Brune, mais au fond de laquelle flottent encore quelques plumes vertes arrachées aux ailes du cygne mort. Dont la charogne est grignotée par les adorables petites quenottes d'un jeune écureuil inconscient. Inconscient, mais déjà rongé par le douloureux petit singe. Le douloureux reptile qui ne quitte jamais les affamés de désespoir malgré eux. L'iguane qui transforme les flammes du dragon en grappes de cerises, et qui les imprime en lettres de sang dans le dos de ses esclaves. Maudits soient-ils, mais pauvres d'eux. Le soleil s'est éteint. La lumière s'est faite foudre. Électrique. Une tempête gronde sur la mer. Une autre. Une tempête passagère  qui se lève, envoyant l'embrun fouetter le visage du dernier pirate qui a encore l'idée d'en tenter la conquête. Mais après la tempête revient le calme. Le soporifique désœuvrement. L'ennui. Ce monstre. La solitude. Cette gorgone. Les eaux se sont retirées. La Mer Rouge d'encre et de peinture est au sec. À marée basse. Plus de toile. Plus d'arène. Plus de sirène. Les abysses sont à découvert. Le roi au Trident, nu et gigotant, n'est plus qu'un vulgaire poisson qui se noie dans l'écume. Sur cette plage de sable qui se change en désert. Léchée par les flammes d'un soleil qui ne luit plus. L'éclipse fut apocalyptique. Puis plus rien. Retour dans les ténèbres. Dans l'horreur. Au fond de l'abîme. Les yeux voilés. Fatigués. Murmures de mort. Chœur d'enfant. Le vide. Le vide. L'horreur. Le crépuscule est passé trop vite. Il ne fait pas tout à fait nuit, mais presque. L'obscurité. On croit qu'il est midi, mais maintenant il fait noir. La petite fée pleure toutes les larmes de son cœur le départ des porcs. Ses ailes frétillent de désespoir. Maudite soit-elle, mais pauvre d'elle. L'obscurité facilite parfois la vision. Affûte les sens. Lumineuse obscurité. Amour de mort. Allongé. Endormi. Sous le linceul. Le suaire. L'ossuaire. En attendant la résurrection. J'ai veillé toute la nuit au pied de la croix. Le soleil s'est levé. D'un coup d'un seul. Plus rayonnant que jamais. Me revoilà en pleine lumière. Je suis aveugle. Mais je suis vivant. J'ai ressuscité.
Louis-Egoïne de Large, juin 2014

Paysage wickussien


Wickus, là où le temps n'a aucune prise. Là où toutes les jeunes filles sont tristes et exagérément maigres. Exagérément maigres et exagérément belles. Là où tinte la nature tout alors que perlent les larmes aux coins des grands yeux clairs. Paradis et enfer tout à la fois. Peinture sublime et malodorante. Fleur du mal. Diabolique. Cité du vice. La face toute pâle. Le nez rouge. Les longs cheveux sales aux reflets verts. Là où sale est presque une couleur. Un noir et blanc qu'on voudrait nettoyer. Auquel on voudrait goûter. Qu'on voudrait embrasser et aimer. Une couleur décolorée. Une maladie saine. une raison folle. C'est tous les oxymores du monde.  De la rue mais de bonne famille. Peinture à l'encre. Soufre de glace. Orage impassible. Beau ciel bleu qui gronde. En manque d'âmes mais où nul n'est bienvenu. Fraîche et usée. Immature et responsable. Bouc émissaire innocente. Discrète et scandaleuse. Détruite avant même d'être construite. Fragile mais d'une solidité qui semble à toute épreuve. Logique paradoxale. Pitoyable et admirable. Adorable et pathétique. Parce que pathétique. Marginale intégrée. Arène où luttent des fauves enragés, tel un océan déchaîné, pour divertir un public absent. Fées perdues dans une jungle de béton. Mystique et animale. D'apparence sereine mais en perpétuelle éruption. Occidentorientale. Sombre et lumineuse. Transcendance dans l'abîme. Traversée par un fleuve de lait dont elle se délecte. Monts et plaines s'y succèdent tel un rythme cardiaque irrégulier.

Poème wickussien



Entre les murs est le poète,
Elle est captive comme lui.
Les âmes, sœurs, ne se répondent,
Sont perdues dans leur cécité.

Elles ne sont pas vraiment sœurs,
Ces âmes sont même étrangères.
De loin, l'une entraperçoit l'autre,
Le ramoneur et la bergère.

Voilà le roi au large sceptre,
Géant massif et conquérant.
Le ramoneur plie le genou
Face à l'homme fier, arrogant.

La bergère garde moutons,
Semble sombre et leur laine est noire.
Les ténèbres sont sa maison,
Sa destination, l'abattoir.

Le ramoneur va, le roi vient
Et l'âne sera mort demain.
Il quitte la foi comme un port
Où sa femme attend dans la mort.

Marin dans les mers déchaînées,
Et parrain de la Mère aînée,
Père de tous les petits peuples,
Esclave de l'enténébré.

L'un est dans les eaux, l'autre en croix
D'où son esprit s'est évadé,
Mais son corps est resté cloué.
Le caniveau du Golgotha,

Antre infernale de Barbe-Bleue,
Où se rencontrent les cadavres
Des idées pourrissantes un peu,
Et corps en forme de mouchoirs.

Il est temps de conclure ici
Cette affreuse toile infernale,
Derniers coups de pinceaux précis,
Détails de cette face pâle.

Petite, frêle et adorable,
Doigts tremblotants et yeux marrons.
Tête de poupée, cheveux sales
Et tatouage de dragon.

Louis-Egoïne de Large, 31 janvier 2014

Wickus



"T'y arriveras jamais... stupide... tu vas te planter... arrête, idiote !... je te faisais confiance et tu m'as trahie..."
D'un geste de la main, elle balaya les voix dans sa tête. Possession ou schizophrénie ? Elle était très pâle, des mèches de cheveux longs et sales tombaient négligemment devant son visage. Derrière cette barrière de corail sombre aux reflets verts se cachait un regard de bête traquée, à l'affût. Et derrière la bête traquée se cachait juste une enfant triste et paumée qui essayait, autant qu'il lui était possible de le faire, d'échapper à la peur. La peur, c'était chez elle, c'était les corvées que cette Cendrillon des bas-quartiers devait répéter chaque jour et qui la faisaient vomir. La peur, c'était les énormes paluches pleines d'alcool du paternel, qui étaient calées dans des starting-blocks invisibles, prêtes à décoller à la moindre occasion. Alors, elle noyait sa conscience dans la liqueur, sans perspective aucune en dehors de l'autodestruction. Un matin, elle avait même été retrouvée inconsciente dans le parc au sanglier, en bord de fleuve, son esprit emporté par le courant du raz-de-marée de vide dont sa triste époque la submergeait par flots et qu'elle pressentait sans toutefois l'identifier. Le regard vide, elle s'était laissée ramener dans les couloirs de son lycée, mi-prison, mi-hôpital... pourtant elle n'était coupable de rien, et encore moins malade. C'était le monde, plutôt qu'elle, qui était malade. Enfin, elle n'était peut-être pas malade, mais, à la voir, on n'aurait pas parié sur sa santé. Elle était d'une maigreur squelettique, on aurait dit un petit animal blessé. Cette maigreur accentuait, théâtralisait presque, chacun de ses mouvements : ses petites jambes frêles qui avançaient maladroitement, ses doigts qui tremblaient en tenant sa cigarette, son cou qui penchait sa tête en avant pour rabattre ses cheveux devant son visage, comme les rideaux d'un théâtre qui se referment sur une scène où la pièce joue toujours.

Louis-Egoïne de Large, 28 janvier 2014

La Croix de Misère



« La Pauvreté est le Relatif, — privation du superflu. La Misère est l’Absolu, — privation du nécessaire.

La Pauvreté est crucifiée, la Misère est la Croix elle-même. Jésus portant la Croix, c’est la Pauvreté portant la Misère. Jésus en croix, c’est la Pauvreté saignant sur la Misère.
Ceux d’entre les riches qui ne sont pas exactement des réprouvés peuvent comprendre la pauvreté, puisqu’ils sont eux-mêmes des pauvres, en un sens ; ils ne peuvent pas comprendre la misère. Capables de l’aumône, peut-être, incapables du dépouillement, ils s’attendriront, en belle musique, sur Jésus souffrant, mais sa Croix leur fera horreur, la réalité de sa Croix ! Il la leur faut toute en lumière et toute en or, somptueuse et légère, agréable à voir sur une belle gorge de femme.
Prêtres élégants, éloignez d’eux le lit d’amour de Jésus-Christ, la croix misérable, infiniment douloureuse, plantée au milieu d’un charnier de criminels, parmi les ordures et les puanteurs, la vraie Croix simplement hideuse, bonnement infâme, atroce, ignominieuse, parricide, matricide, infanticide ; la croix du renoncement absolu, de l’abandon et du reniement à jamais de tous ceux, quels qu’ils soient, qui n’en veulent pas ; la croix du jeûne exténuant, de l’immolation des sens, du deuil de tout ce qui peut consoler ; la croix du feu, de l’huile bouillante, du plomb fondu, de la lapidation, de la noyade, de l’écorchement, de l’écartellement, de l’intercision, de la dévoration par les animaux féroces, de toutes les tortures imaginées par les bâtards des démons… La Croix noire et basse, au centre d’un désert de peur aussi vaste que le monde ; non plus lumineuse comme dans les images des enfants, mais accablée sous un ciel sombre que n’éclaire pas même la foudre, l’effrayante croix de la Déréliction du Fils de Dieu, la Croix de Misère ! »
(Léon Bloy - Le Sang du Pauvre)

« L'abandon au moment suprême de la crucifixion, quel abîme d'amour des deux côtés ! »
(Simone Weil - La pesanteur et la grâce)