dimanche 6 mars 2016

Croquis sonore


L'arène. L'arène. La reine dans l'arène. La sirène dans l'arène. La reine des sirènes dans l'arène. Car à la fin, il va bien falloir qu'elle soit nommée. Cyrièlle dans l'arène. L'arène, c'est l'abîme. Les abysses. Scandaleuses abysses. L'horreur. Le combat intérieur. La guerre intra-utérine. La première. La seule et l'unique. L'originelle. On ne meurt plus qu'à petit feu. Fini le napalm. Le meurtrier napalm. L'heure est à la combustion spontanée. À l'implosion. Aux lames de rasoir. À l'acide dans le ventre. Au pourpre raz-de-marée. Le sang du Christ inonde la terre. Le feu la consume. Nous sommes tous perdus dans l'arène. L'abîme. L'abysse. Le caniveau. La porcherie. C'est du pareil au même, tout ça. Et il n'y a plus guère de belluaire pour pourfendre les porcs qui piétinent les perles, déchirent les cœurs, abîment les âmes. Un seau de pisse a été jeté pour éteindre le brasier. Plus de lumière. Plus de lueur. Les ténèbres. L'horreur. L'homme ne peut plus être rien d'autre qu'une machine à déception. Plus de chair à canon. De l'âme à canon. De l'âme à caniveau. Plus d'étoiles dans le ciel. Plus de spectacle, de jouissance esthétique, qui ne soit provoqué par une destruction. Humanité dégénérée. Masse noire informe qui, de faim, crève. Messe noire infâme sans forme ni rêve. Plus de Dieu dans le cœur des enfants. Laïcité obligatoire. Les têtes sont tombées pour rien. Le sang est versé pour rien. Les larmes ont coulé pour rien. Et toute cette bouillabaisse de souffrance terrestre a été récupérée dans les cieux pour y faire infuser les herbes les plus délicieuses et la changer en un succulent philtre. Une potion magique qui revigore les âmes. Pendant ce temps, au plus profond des océans, une fureur céleste gronde. Une tempête éclate. Des éclaires illuminent la colère du Trident. Princesse sirène, sa fille, tente de garder contenance. Le roi, excédé, tape du poing sur son trône. Attrape au passage un pauvre poisson au tragique destin, et l'avale tout entier, les arrêtes comprises. Le feu de la Colombe est tombé sur la Terre. Il s'éteint dans les eaux, rallumant au passage la colère du colosse. Les cris font trembler la terre. Les fauves tremblent dans l'arène. Je suis dans l'arène. Spectateur et acteur. Artiste. Poëte. N'est-ce pas. Je vois éclater ce petit soleil tout d'encre et de peinture. Sur toile. Ce soleil qui éteint les froides flammes de l'enfer à chaudes larmes. Cyrièlle dans l'arène. Perdue en pleine Wickus. Ce lieu impalpable. Qui plane sur elle comme une ombre. Une ombre lumineuse. C'est une trinité au féminin. La mère, la fille et la sainte-lumière. Figurez-vous un abîme de ténèbres. Une épave de ténèbres. Tout y est péché. Disfonctionnement. Le seul moyen de ne pas s'y perdre. De s'y retrouver. C'est de suivre la sainte-lumière. La Colombe de feu. Wickus. Elle dépose sa lumière sur la mère et la fille. La mère. Oserais-je la nommer ? La mère. La mère prodigue. L'océan de calme. Prête à basculer à tout moment dans la tempête. Elle s'appelle Marie. Ça ne s'invente pas. La mer Marie. Marie sous verres. Avec ses paisibles vaguelettes bouclées. En manque de marins vigoureux. Mais toujours souriante. Une trinité de sourires mélancoliques. À Wickus, il y a une jungle. Une sous-marine Atlantide d'algues tropicales. Envahie par une armée de zèbres aquatiques. Zèbres hippocampes. Envahie de rayures baignant dans les larmes. Des rayures. Des rayures. Partout des rayures. Un océan en noir et blanc. Marie sous verres, Cyrièlle dans l'arène et Wickus. La rassurante mère, la fragile fille et la lumineuse lumière. La mer, le soleil et la ville. Tout est symbole. Tout se recoupe. Noyé dans les larmes. Tout fait sens. Tout est spectre. Illusion. Impalpable fantôme. Résurgence d'un passé pas si lointain réveillé dans l'œuf par une boisson énergisante. Mais ce breuvage aussi est un leurre. Un poison assoupissant. Tout s'endort, en réalité. Les verres de Marie, dont la menaçante marée monte, préfigurent son cercueil. Tout se décompose. Les cygnes de diamants, flottant à la surface de l'océan, voient leurs ailes se déplumer en poussière de petits rubis verts. Les carcasses pourrissantes des vieux golems souillés retournent à cendres, sous le regard apaisé et souriant d'un vieillard ventripotent. Tout se décompose. Tout sauf les fantômes de mes trois lumières. De mes trois feux. De mes trois colombes et de mon hirondelle aux timides ailes. De mon phœnix du bas bois. La mère juge, la fille pardonne et la lumière absout. La lumière absout toujours. La lumière, c'est la rédemption. L'espoir au fond de l'abîme. L'éternité est une infinie répétition. Une série de lettres enlacées. Un code, non pas génétique, mais verbal. Un code verbal qui brille dans une iris noisette. Brune, mais au fond de laquelle flottent encore quelques plumes vertes arrachées aux ailes du cygne mort. Dont la charogne est grignotée par les adorables petites quenottes d'un jeune écureuil inconscient. Inconscient, mais déjà rongé par le douloureux petit singe. Le douloureux reptile qui ne quitte jamais les affamés de désespoir malgré eux. L'iguane qui transforme les flammes du dragon en grappes de cerises, et qui les imprime en lettres de sang dans le dos de ses esclaves. Maudits soient-ils, mais pauvres d'eux. Le soleil s'est éteint. La lumière s'est faite foudre. Électrique. Une tempête gronde sur la mer. Une autre. Une tempête passagère  qui se lève, envoyant l'embrun fouetter le visage du dernier pirate qui a encore l'idée d'en tenter la conquête. Mais après la tempête revient le calme. Le soporifique désœuvrement. L'ennui. Ce monstre. La solitude. Cette gorgone. Les eaux se sont retirées. La Mer Rouge d'encre et de peinture est au sec. À marée basse. Plus de toile. Plus d'arène. Plus de sirène. Les abysses sont à découvert. Le roi au Trident, nu et gigotant, n'est plus qu'un vulgaire poisson qui se noie dans l'écume. Sur cette plage de sable qui se change en désert. Léchée par les flammes d'un soleil qui ne luit plus. L'éclipse fut apocalyptique. Puis plus rien. Retour dans les ténèbres. Dans l'horreur. Au fond de l'abîme. Les yeux voilés. Fatigués. Murmures de mort. Chœur d'enfant. Le vide. Le vide. L'horreur. Le crépuscule est passé trop vite. Il ne fait pas tout à fait nuit, mais presque. L'obscurité. On croit qu'il est midi, mais maintenant il fait noir. La petite fée pleure toutes les larmes de son cœur le départ des porcs. Ses ailes frétillent de désespoir. Maudite soit-elle, mais pauvre d'elle. L'obscurité facilite parfois la vision. Affûte les sens. Lumineuse obscurité. Amour de mort. Allongé. Endormi. Sous le linceul. Le suaire. L'ossuaire. En attendant la résurrection. J'ai veillé toute la nuit au pied de la croix. Le soleil s'est levé. D'un coup d'un seul. Plus rayonnant que jamais. Me revoilà en pleine lumière. Je suis aveugle. Mais je suis vivant. J'ai ressuscité.
Louis-Egoïne de Large, juin 2014

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