lundi 7 mars 2016

Quatre mousquetaires pour un duel...


« Mais la question qui m’tracasse en te r’gardant,
Est-ce que tu s’ras plus dégueulasse mort que vivant ? »

(Louis-Ferdinand Céline - Règlement)

Hier soir, a eu lieu à Metz, l'avant-première du film lamentable sur Céline, réalisé par le non-moins lamentable Emmanuel Bourdieu. Je m'y suis rendu accompagné de mes fidèles amis Charly, Séverine et Greg. Nous y fûmes en représentants de la cause célinienne, contre ce pamphlet anti-métro émotif et d'une lourdeur incommensurable. Au départ, Bourdieu fils, le responsable de cette daube, devait être présent, en personne, afin d'assumer devant nous son crime. Mais, par snobisme, et sans doute un peu aussi par lâcheté, il n'a pas daigné honorer la province de sa présence parisiano-parisienne. Pas assez mondain, Metz. Il y a le centre Pompidou, certes, mais de là à accepter de se frotter aux salles qui puent la pisse du Caméo-Ariel, faudrait voir à pas trop déconner non plus. Bourdieu nous a donc boudé, et a envoyé à sa place un petit prof d'histoire, soi-disant spécialiste de Céline, rapidement introduit avant la séance. Il allait voir ce qu'il allait voir, notre Professeur Y, sosie physique du grolandais Jules-Édouard Moustique. Le film démarre. Une heure trente d'apnée. Une purge !
Générique de fin. Je vais pisser, histoire d'évacuer, et retourne m'asseoir à ma place, bouillonnant de rage du déplorable spectacle auquel je venais d'assister. Je trépigne sur mon siège. Stratège, Greg me retient : "Attends un peu, laisse monter la sauce." Je suis son conseil. Des questions ? Oui, une. Un vieillard s'empare du micro et se met à déblatérer des banalités. Céline antisémite ? Collabo ? Malade mental ? "La différence entre un malade mental et un génie, c'est que le génie a une œuvre", ose Jules-Édouard. Ça ronronne ainsi pendant un quart d'heure, une demi-heure peut-être... une éternité, de mon point-de-vue. Je n'en peux plus, je demande la parole, on me passe le micro. Je ne sais absolument pas combien de temps je vais l'avoir, alors j'attaque bille-en-tête. "On parle beaucoup de Céline depuis tout à l'heure... c'est très bien, mais j'aimerais en revenir au film, qui est quand même ce que j'ai pu voir de plus anti-célinien dans ma vie. C'est une adaptation du livre d'Hindus qui s'appelle Le GÉANT estropié, et Céline est interprété par le nabot Denis Lavant, il y a un problème de casting. Et je ne parle même pas de Lucette, dont l'actrice est ici complètement dépossédée de toute forme de grâce. Lucette était une danseuse, rien de commun avec cette poissonnière, que Bourdieu a en plus le culot de présenter comme sensible au charme d'Hindus, et agacée par Céline, alors que la vraie Lucette, plus que centenaire du haut de son Meudon, est encore en 2016 fidèle à la mémoire de son mari." J'y suis allé un peu fort avec le coup de la poissonnière. Mon Professeur Y se pâme. Il ne va quand même pas se pisser dessus, comme son modèle ? Il joue les relativistes. "Oui, vous avez un point-de-vue sur le film, c'est très bien. Je ne l'ai pas ressenti comme ça. J'ai trouvé le casting très incarné." Je le prends à partie. "Non mais vous qui faîtes de l'Histoire, vous savez quand même qu'on a des témoignages de proches de Céline, comme Arletty, qui racontent que Céline était un homme distingué, qui n'employait jamais d'argot dans son langage oral. Là, Denis Lavant le fait jurer comme un charretier. Bourdieu ne propose pas une vision de Céline, il le tourne en ridicule." Le distributeur de parole tente d'intervenir. Je le renvoie dans les cordes. "Moi, je ne suis pas un intégriste de Céline", finit-il par pleurnicher. Au fond de la salle, j'entends une tentative d'applaudissement par un quidam isolé et qui m'est visiblement hostile, j'aperçois son front chauve qui dépasse minablement des sièges. Personne ne l'a suivi. C'est un flop. Je n'en ai pas encore totalement conscience, mais en fait, la salle est de mon côté. Derrière nous, tout un rang de petites vieilles s'amusent de mes interventions, et se lancent entre elles des regards séduits qui veulent dire : "Il est très bien ce petit jeune." À chaque fois qu'on me coupe, elles se plaignent et demandent à ce qu'on me laisse finir. Charly me fait signe de lui passer le micro, je m'exécute volontiers. "Et puis", ajoute-t-il, "il y a quand même une scène où on voit Céline qui chante faux, puis Hindus derrière qui joue un morceau de classique magnifique, c'est de l'inversion... même au niveau de la petite musique, Céline est faux et Hindus juste, alors qu'en réalité, c'était l'inverse." Jules-Édouard est complètement largué : "Ce n'est pas le sujet : on parle d'un film sur la littérature, et vous parlez de musique. Revenez au film." Un comble, on ne fait qu'en parler depuis tout à l'heure, et c'est lui qui dévie sans cesse du sujet. "C'est dommage qu'Emmanuel Bourdieu ne soit pas là, il aurait pu vous répondre..." Argument d'autorité, ce n'est pas le moment de se dégonfler. J'interromps, insolent : "Dommage oui, on aurait bien aimé lui dire tout ça en face." Je suis déchaîné. Un lion. Passe-micro se réveille alors de son knock-out et tente à nouveau d’intervenir : "J'entends tout ce que vous dîtes. C'est votre avis de spectateur, mais acceptez aussi le nôtre. Vous êtes libre de penser ce que vous pensez..." J'interromps à nouveau. C’est lui qui a le micro, mais peu importe, j'ai la voix qui porte : "On ne croirait pas, ça vous met dans un état." Éclats de rire. La salle est conquise. C'est le moment de conclure. Au cours du débat, j'ai eu le temps de concocter une petite formule. Je demande la parole, on me la passe de mauvaise grâce. Alors que je récupère le micro, Charly me glisse, ingénieux : "Parle du sous-titre du film." C'est exactement ce que je comptais faire. Mais je suis tellement concentré sur ma formule finale, que je tiens absolument à placer, que je m'emmêle les pinceaux. Je perds l'équilibre, sur le fil du rasoir de cette discussion : "Je tiens quand même à ajouter, pour conclure, que le sous-titre du film lui-même est malhonnête, puisqu'il est issu d'une expression déformée qu'emploie Céline dans une de ses lettres à Hindus, il parle d'un clown pour...” J'ai perdu le mot. Pour... quoi ? Pour, pour... j'ai Bagatelles pour un massacre en tête. Heureusement, mes amis, voyant ma chute proche, me viennent tous en aide d'une même voix : "Catastrophe !" Je me redresse : "Pour une catastrophe, oui. Céline, lui, parle d'un clown pour catastrophe, à propos de... de..." Nouveau déséquilibre, ma conclusion me rend tellement nerveux, moi qui vient d'exécuter une prestation si parfaite, que j'en perds mes mots. Je bafouille. Je cherche le mot "ambassadeur", qui refuse de me venir à la bouche. Une nouvelle fois, mon équipe de mousquetaires ne me laisse pas tomber, et va même jusqu'à me rappeler le nom de l'ambassadeur en question : "Abetz !" Cette fois-ci, je retrouve totalement mon équilibre : "Abetz, l'ambassadeur de l'Allemagne dans la France occupée. C'est le sous-titre, pourtant Bourdieu n'a même pas l'honnêteté de le dire dans le film. Donc, à Deux clowns pour une catastrophe, je réponds que je ne vois de clowns qu'Emmanuel Bourdieu et Denis Lavant, et que c'est ce film qui est une catastrophe. Le voilà, mon avis de spectateur." Cette sentence tombe comme un couperet, qui enverrait rouler successivement la tête de Passe-micro, à qui je rends définitivement son instrument, et du Professeur Y. Mes chers amis applaudissent de concert, suivis par la salle qui m'ovationne, ravie de cette saillie finale. Mes deux interlocuteurs cherchent de l'oxygène. Il arrive parfois que le corps d'un décapité soit secoué de quelques convulsions post-mortem, une fois la tête tombée. "J'espère quand même que vous êtes capable d'apprécier une peinture, un morceau de musique ou une œuvre d’art pour sa beauté, sans être dans l'analyse constante, comme ce soir..." Une fois encore, j'interromps : "Quand c'est une œuvre artistique oui, pas quand c'est une œuvre idéologiquement orientée." Passe-micro tente alors une dernière remarque condescendante : "Il y a ceux qui vont voir Rambo ou Star Wars, et ceux qui vont voir Louis-Ferdinand Céline." J'achève ce cadavre de corps, d'esprit, que dis-je, d'âme : "J'aime beaucoup Rambo et Star Wars, pas de mépris !" Charly s'indigne : "Nous sommes spectateurs réguliers du cinéma, nous voyons beaucoup de films chez vous. On n'a pas à se voir couvrir d'injures quand on participe à un débat." Ça y est, le Professer Y fait sous lui : "Non non non, mais personne n'a dit ça." Panique générale. C'est le moment que choisit Séverine, sentant bien que le débat touche à sa fin, pour proposer un départ impromptu : "On va manger ?" Cela paraît s'imposer, en effet. Ainsi, tous quatre enfilons nos manteaux et foutons le camp, sous le regard médusé du Professeur Y, qui tente désespérément de nous rappeler : "Dommage que vous partiez maintenant, j'aurais bien voulu que vous restiez." Séverine lui adresse alors, en guise de pied-de-nez, son plus beau sourire : "Au revoir." Nous nous retrouvons bien vite dehors. Greg me souffle, admiratif : "Tu les as mis en PLS !" Parfaite conclusion à une soirée, que nous dûmes amputer du repas convivial dont nous espérions faire suivre la séance, histoire que je ne loupe pas mon train. Comme le temps passe.
Finalement, ce à quoi nous assistâmes dans cette petite salle de cinéma, était, sur le plan symbolique, une parfaite représentation de ce qu'est la France à l'heure actuelle : une autorité auto-proclamée mollassonne et inculte, de plus en plus impuissante face à la montée d'une vérité pleine de vie et de panache, qui trouve de plus en plus écho auprès de la population réelle des vrais gens, et contre laquelle les pitoyables et vaines gesticulations des quelques collabos du pouvoir (des antifas, en somme) résonnent de plus en plus dans le vide. La Ferdine, les élites ont beau tout faire pour saloper ta mémoire, rassure-toi : le peuple a encore un instinct.
Louis-Egoïne de Large, 24 février 2016


Commentaires :

Séverine
Michel Humbert nous proposait un "débat", mais nous avions oublié que seul son avis compte dans ce qui reste de son cinéma.
L'argument suprême pour nous demander de la fermer : "Mais allez-y, faites un film ! Prenez une caméra, allez filmer et on verra ce que vous faites." Un débat stérile sur fond d'argument sortis tout droit des cours de récréation, avec l'indétrônable si-t'as-pas-fait-tu-critiques-pas.

Charly
Il ne faut pas non plus oublier son sens des hiérarchies : Bourdieu est à mettre au même rang que Fellini.
Alors que Jules-Edouard et Papy jouaient à "Questions pour un champion" sur la biographie de Céline, je me suis permis de pointer deux incohérences du film, montrant que le point de vue de Bourdieu était clownesque.
1. La brouille finale, dont le seul bon mot reste "sale juif !", n'est pas réaliste. On sait que Hindus rentre à Paris et se rend sur la tombe de la mère Destouches pour honorer la mémoire de Céline accablé par la tragédie. De toute évidence, il n'était pas aussi fâché que cela. Il faudra attendra plus de deux ans, et la sortie du livre d'Hindus, pour que les deux amis s'écharpent. Comment accorder du crédit à un film qui repose sur une fin absurde ?
2. Les dialogues entre Céline et Hindus montrent un Céline incontrôlable et crétin, qui se prend à son propre piège comme une mouche dans le lait. L'écrivain sait très bien qu'Hindus peut lui permettre de revenir en grâce dans les lettres. Depuis la fin de la guerre, la ligne de défense de Céline consiste à ne parler que de son style. Comment peut-on imaginer que celui-ci se refuse à en parler avec son "pote juif" ? Au contraire, ils n'ont dû parler que de ça. Nul besoin d'une Lucette qui joue à la sentinelle.

Louis-Egoïne de Large
Pour un prof d'histoire, Jules-Edouard était quand même assez peu regardant en ce qui concerne la chronologie. Deux exemples : ça ne l'a pas plus interpellé que ça quand Charly lui a sorti les deux ans espaçant la rencontre et la brouille (c'est vrai quoi : deux ans, deux semaines, quelle différence ?) et sa réponse quand je lui ai parlé d'Arletty : "Au début, Destouches était un homme charmant, en effet... c'est quand il est devenu Céline qu'il s'est pris à son propre personnage." Alors qu'Arletty l'a connu après son retour en France, dans sa période Meudon, et que son témoignage date d'après la mort de Céline, ce que je n'ai bien sûr pas manqué de faire remarquer. Bref, quand on est sérieux sur un sujet, on se fait traiter d' "intégriste" (mot dont je rappelle que la racine est "intègre")... c'est la course à l'incompétence, les spécialistes sont des perroquets, des préposés au débitage de version officielle.

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